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Sur la commode

À propos du terrorisme

31 août 2017

L’ÉTAT FERA TOUT POUR EMPÊCHER LES PROLÉTAIRES DE SE RASSEMBLER AFIN D’ABOLIR L’ARGENT LE SALARIAT LA MARCHANDISE ET L’ÉTAT
« L’ÉTAT FERA TOUT POUR EMPÊCHER LES PROLÉTAIRES DE SE RASSEMBLER AFIN D’ABOLIR L’ARGENT LE SALARIAT LA MARCHANDISE ET L’ÉTAT » Weingibz IksnisezrbJeu typographique, En souvenance de l’Internationale Situationniste, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, 7 juin 2017

IX

Cette démocratie si parfaite fabrique elle-même son inconcevable ennemi, le terrorisme.
Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique.

Guy Debord Commentaires sur la société du spectacle (1988), Folio, 1988, p.40

Tous les États ont toujours été terroristes, mais l’ont été plus violemment à leur naissance et à l’imminence de leur mort. Et ceux qui aujourd’hui, soit par désespoir, soit parce qu’ils sont victimes de la propagande que le régime fait du terrorisme comme nec plus ultra de la subversion, contemplent avec une admiration acritique le terrorisme artificiel, s’essayant même parfois à le pratiquer, ceux-là ignorent qu’ils concurrencent l’État sur son propre terrain ; et ils ignorent non seulement que là l’État est le plus fort, mais qu’il aura toujours le dernier mot. Tout ce qui n’abat pas le spectacle, le renforce : et le renforcement inouï de tous les pouvoirs étatiques de contrôle, développés ces dernières années sous le prétexte du terrorisme spectaculaire, est déjà utilisé contre tous le mouvement prolétaire italien, aujourd’hui le plus avancé et le plus radical d’Europe.

Gianfranco Sanguinetti Du terrorisme et de l’État. La théorie et la pratique du terrorisme pour la première fois divulguées, 1980, p.79

Au XXIe siècle, à l’heure de la généralisation du monde numérique, numérisé, informatisé, mathématisé, où l’homme peut être en permanence connecté, avec des semblables, des objets, il est bon de rappeler quels ont pu être les moyens mis en œuvre par la classe capitaliste pour canaliser, instrumentaliser, manipuler les forces d’opposition et de contestation au XIXe siècle.

Dans Souvenirs d’un préfet de police Louis Andrieux nous raconte comment il infiltrait les milieux anarchistes parisiens de l’époque.

Le fonds des reptiles – L’anarchie subventionnée. Les collaborateurs inconscients du préfet de police.

Le sujet choisi pour le précédent chapitre répondait à une intention lénitive. Après les orages qu’avaient soulevés les récits d’intervention en des matières délicates, il était bon de calmer les esprits par le spectacle d’une œuvre de charité.

Je crains d’aborder de nouveau un sujet irritant. Je m’y décide parce que je crois faire une œuvre utile en contribuant à répandre la méfiance entre les divers adhérents des groupes révolutionnaires.

« Soupçonnons-nous les uns les autres, » telle est leur maxime ; elle est juste et salutaire

Æquum et salutare,

comme on dit à l’église.

Elle est juste, car dans leurs rangs la police recrute facilement des agents; tous ne valent pas la peine d’être achetés, mais beaucoup sont à vendre.

Elle est salutaire, car la méfiance qu’ils ont les uns vis-à-vis des autres contribue à leur impuissance beaucoup plus qu’à leur sûreté. Citoyens, il y aura toujours des traîtres parmi vous.

Les socialistes révolutionnaires ne se bornaient plus à des déclamations dans les réunions publiques ou privées. La dynamite des nihilistes les empêchait de dormir et, pour stimuler le zèle des compagnons, ils se proposaient, eux aussi, de faire entendre la grande voix des explosions ultima ratio.

Il était question de faire sauter le Palais-Bourbon M. Gambetta en avait été avisé, et quelques précautions avaient été prises.

Mais, en même temps qu’ils songeaient à étonner le monde par la destruction de mon honorable ami M. Truelle, les compagnons voulaient avoir un journal pour propager leurs doctrines.

Si j’ai combattu leurs projets de propagande par le fait, j’ai du moins favorisé la divulgation de leurs doctrines par la voie de la presse, et je n’ai pas de raisons pour me soustraire plus longtemps à leur reconnaissance.

Les compagnons cherchaient un bailleur de fonds; mais l’infâme capital ne mettait aucun empressement à répondre à leur appel. Je poussai par les épaules l’infame capital, et je parvins à lui persuader qu’il était de son intérêt de favoriser la publication d’un journal anarchiste.

On ne supprime pas les doctrines en les empêchant de se produire, et celles dont il s’agit ne gagnent pas à être connues.

Donner un journal aux anarchistes, c’était d’ailleurs placer un téléphone entre la salle des conspirations et le cabinet du préfet de police. On n’a pas de secrets pour un bailleur de fonds, et j’allais connaître, jour par jour, les plus mystérieux desseins. Le Palais-Bourbon allait être sauvé; les représentants du peuple pouvaient délibérer en paix.

Ne croyez pas, d’ailleurs, que j’offris brutalement aux anarchistes les encouragements du préfet de police.

J’envoyai un bourgeois, bien vêtu, trouver un des plus actifs et des plus intelligents d’entre eux. Il expliqua qu’ayant acquis quelque fortune dans le commerce de la droguerie, il désirait consacrer une partie de ses revenus à favoriser la propagande socialiste.

Ce bourgeois qui voulait être mangé n’inspira aucune suspicion aux compagnons. Par ses mains, je déposai un cautionnement dans les caisses de l’État, et le journal la Révolution sociale fit son apparition.

C’était un journal hebdomadaire, ma générosité de droguiste n’allant pas jusqu’à faire les frais d’un journal quotidien.

Mlle Louise Michel était l’étoile de ma rédaction. Je n’ai pas besoin de dire que « la grande citoyenne » était inconsciente du rôle qu’on lui faisait jouer, et je n’avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avions tendu à l’innocence de quelques compagnons des deux sexes.

Tous les jours, autour d’une table de rédaction, se réunissaient les représentants les plus autorisés du parti de l’action on dépouillait en commun la correspondance internationale on délibérait sur les mesures à prendre pour en finir avec « l’exploitation de l’homme par l’homme »; on se communiquait les recettes que la science met au service de la révolution.

J’étais toujours représenté dans les conseils, et je donnais au besoin mon avis.

Mon but était surtout de surveiller plus facilement les honorables compagnons, en les groupant autour d’un journal.

Louis Andrieux Souvenirs d’un préfet de police, Paris, Rouff, 1885 (2 volumes), p.339

Dans La vie intime des commissariats : souvenirs de police, Ernest Raynaud nous raconte l’attentat du 9 décembre 1893 au Palais-Bourbon à Paris.

M. Dupuy présidait les débats, le 9 novembre 1893, lorsque Vaillant jeta sa bombe. Il y eut plusieurs blessés, mais peu grièvement. M. Dupuy fit preuve, ce jour-là, d’un sang-froid extraordinaire, en s’écriant, sitôt le premier mouvement de stupeur passé : « La séance continue !»

Quand on vantait le sang-froid de Dupuy devant le compagnon Charles Jacot, ce dernier disait, en se tordant de rire « Ah! là bravoure de Dupuy. Elle ne lui coûtait pas cher ! Il savait mieux que personne que l’engin était inoffensif. »

Et Jacot contait à qui voulait l’entendre que la bombe Vaillant était un coup monté par la police, avec la complicité de Dupuy :

— Parfaitement ! disait-il, je suis au courant. Je connais les dessous de l’affaire. Vaillant, lui, y est allé franc jeu, bon argent, mais on l’a manoeuvré. On le savait décidé à risquer sa vie pour l’Idée. Il avait disparu. On le cherchait. C’est l’un de ses anciens camarades, le nommé R... dit Georges, qu’on avait fait sortir exprès de prison, qui finit par le dénicher à Choisy-le-Roy, (octobre 1893), en filant sa maîtresse, la dame Maréchal. Il en avise son chef de file, le sieur M... soi-disant agent d’assurances et publiciste, mais en réalité, agent de police. Sur le rapport de M..., un fonctionnaire est envoyé à Vaillant, qu’il trouve dans une profonde misère. Il se donne à lui comme anarchiste-cambrioleur, prêt à subvenir aux besoins du parti. Il lui remet cinq louis, ce qui permet à Vaillant de se dépêtrer de son garno et de venir louer une chambre à Paris. C’est dans cette chambre qu’il confectionne sa bombe. Georges lui en avait fourni les éléments. Ces éléments provenaient du laboratoire municipal. C’est pour cela que la boîte à clous de Vaillant a fait si peu de dégâts. Le laboratoire municipal avait pris ses précautions. Et, d’ailleurs, Georges ne fut jamais inquiété. Le jour même, il était allé se reconstituer prisonnier, pour, en cas de dénonciation, se ménager un alibi, mais Vaillant n’était pas homme a dénoncer quelqu’un. [1]» Je laisse à Jacot la responsabilité de ses propos, et j’avoue, bien que l’administration ait paru s’en émouvoir, puisqu’il fut, à ce moment, je ne sais sous quel prétexte, coffré à la Santé d’où il ne fut libéré que le 10 janvier 1894 (jour même de la condamnation de Vaillant à la peine de mort), qu’il est permis de n’y point croire, mais il faut reconnaître que jamais bombe plus anodine n’était intervenue plus à propos. Le lendemain, le gouvernement pouvait faire voter des restrictions au droit d’association. C’était un minimum de satisfaction pour Puibaraud. Ce n’est qu’après l’assassinat de Carnot qu’il se verra armé de la loi du 28 juillet 1894, rétablissant le délit d’opinion. Encore cette loi ne fut-elle votée par le Parlement qu’avec répugnance, tant elle était en contradiction avec l’idéal républicain. Le parti socialiste montrait qu’il désapprouvait cet arsenal de lois de circonstance, en les traitant de « lois scélérates ».

[1], Jacot racontait bien d’autres choses. Il prétendait que Ravachol et sa bande avaient été armés de leur redoutable dynamite par un agent de la troisième brigade, alors sous les ordres de l’officier de paix Fédée. Cet agent, un nommé Laux, aurait révélé à Fougoux (une casserole de son service) l’existence d’un dépôt de cent cartouches de dynamite dans une carrière de pierres meulières en exploitation à Epinay-sur-Orge et les moyens de s’en emparer, Fougoux appartenait au groupe libertaire de Saint-Denis, dont faisaient partie Ravachol et Simon. Il leur glisse le « tuyau » dans l’oreille. La nuit suivante, Ravachol et Simon, allaient, au lieu dit, se saisir des cartouches, Jacot accusait encore la police politique d’avoir fait suggérer à Henry, l’idée de jeter sa bombe au Café Terminus pour prouver à la foule qu’elle était aussi exposée que les magistrats aux attentats anarchistes. Il allait même jusqu’à menacer de faire des révélations sur l’assassinat de Carnot. C’est alors qu’on vous l’Interna à Bicêtre, d’où il se plaignait de ne pouvoir sortir, en dépit de l’attestation favorable des médecins. Il se disait persécuté par la police, depuis qu’il avait refusé de lui servir d’indicateur. Il se défendait comme il pouvait. Et il est vrai qu’il avait réussi a faire annuler par la Cour de cassation (25 septembre 1893 - 28 août 1897) deux jugements de relégation prononcés contre lui.

Ernest Raynaud La vie intime des commissariats : souvenirs de police, Paris, Payot, 1926 (1 volume), p.42 - 45

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, en Europe, des groupes terroristes d’inspiration léniniste se formèrent pour mener la lutte armée contre le capitalisme et l’impérialisme des États-Unis. La RAF (Fraction Armée Rouge) en Allemagne, Action Directe en France, les Brigades rouges en Italie.

À propos de la piazza Fontana, pourriez-vous m’éclairer ? On a toujours pensé que la naissance des Brigades rouges et du terrorisme de gauche était la réponse aux massacres fascistes. En réalité, ce qui ressort avec une très grande clarté de tout votre récit, c’est que votre décision de passer à la lutte armée était déjà dans l’air au moins deux ans avant le 12 décembre 1969.

Les BR auraient-elles existé sans la piazza Fontana ?

C’est une question intéressante, mais elle ne prend en compte qu’un aspect de la réalité, car elle tend à présenter le massacre de la piazza Fontana comme un événement isolé, ne faisant pas partie d’une stratégie. En fait, ce n’est pas un hasard s’il y a eu la piazza Fontana et ce n’est pas un hasard si les BR ont vu le jour. Je veux dire que les uns comme les autres, l’extrême droite et nous, nous sommes le fruit pervers de l’histoire de ce pays. La guerre civile, en Italie, ne s’est pas terminée le 25 avril 1945. Elle s’est poursuivie pendant de nombreuses décennies à «basse intensité», comme le dit très justement Giovanni Pellegrino, l’ancien président de la Commissione stragi. Et elle a explosé à nouveau de façon violente entre 1968 et le début des années soixante-dix. C’est l’un des aspects. Mais il y en a un autre : qui a soufflé sur le feu et pourquoi ? Qui nous a manipulés, les fascistes et nous ? Et pourquoi ?

Alberto Franceschini, entretien avec Giovanni Fasanella Brigades rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Editions du Panama, 2005, p.99 - 100

L’histoire des Brigades rouges n’est pas seulement l’histoire de l’organisation et de ses militants pris séparément : ce n’en est qu’un aspect. L’autre aspect à prendre en compte, si nous voulons avoir un tableau complet, c’est l’action de l’État à notre égard : on nous a combattus quand c’était utile de nous combattre, on nous a laissé faire quand c’était utile de nous laisser nous développer.

C’est ce que j’ai essayé d’expliquer jusqu’à maintenant. Mais dans l’affaire Sossi, tout est quasiment palpable. J’irai même plus loin : examinez de près l’enlèvement de Sossi et comparez-le avec celui de Moro, vous serez impressionné par les analogies.

Alberto Franceschini, entretien avec Giovanni Fasanella Brigades rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Editions du Panama, 2005, p.219

Dans la révolution bourgeoise, le sang versé, la terreur, le meurtre politique, furent l’arme indispensable dans la main des classes montantes.

La révolution prolétarienne n’implique dans ses buts aucune terreur, elle hait et abhorre le meurtre. Elle n’a pas besoin de verser le sang, car elle ne s’attaque pas aux êtres humains, mais aux institutions et aux choses. Elle ne descend pas dans l’arène avec de naïves illusions, dont elle est à venger la déception par la terreur. Elle n’est pas la tentative désepérée d’une minorité cherchant à modeler le monde à son idéal à force de violence. Elle résulte de l’action des grandes masses qui sont appelées par millions à remplir leur mission historique et à transformer en réalités les nécessités qui s’impriment sur le peuple tout entier.

Rosa Luxembourg Que veut la ligue Spartacus ? (Programme de la ligue Spartacus) in Spartacus et la commune de Berlin 1918 1919, Spartacus, Août-Septembre 1977, Série B - N° 83, p.92

Les Merha, Coulibaly, Kouachi, Abdesla sont les Ravachol et les Vaillant du XXIe siècle, les représentants activés et spectacularisés du lumpenprolétariat contemporain, dont le Capital aime se servir pour permettre la prorogation de la production des moyens de sa production.

Lorsque le si terne ministère des Télémanipulations intérieures déclare à la Presse : «  Face au terrorisme, il faut l’unité nationale », il convient, plus que jamais, d’être hégélien avec l’œil pétillant d’un Marx et de se souvenir, en rigolant, comme Debord l’a dé-celé, que, dans le monde du fétichisme marchand, toute réalité est toujours renversée, puisque le vrai n’y est plus qu’un moment de réécriture de la mutilation spectaculaire vers le fardé incessant, attendu que, dans le monde putride du réel universellement inverti, tout ce qui est dit « vrai » ne peut être que contre-vérité, en ce sens que tout ce qui est présenté comme faux ne saurait être infailliblement que du véridique insupportable.

Par conséquent, la confession involontaire des prestidigitateurs du ministère de la Sécurité des volumineuses sournoiseries, débilités et dissimulations étatiques doit se lire à l’envers sous la véritable formulation suivante : « Face à l’impératif d’unité nationale, il faut le terrorisme »...

Francis Cousin Commentaires sur l’extrême radicalité des temps derniers, Le retour aux sources, 2016 p.259

« Bien creusé, vieille taupe ! »