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Sur la commode

De l’Inquisition sicilienne à la mafia moderne

17 septembre 2017

On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose en opposant la Mafia à l’État : ils ne sont jamais en rivalité. La théorie vérifie avec facilité ce que toutes les rumeurs de la vie pratique avaient trop facilement montré. La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées. Guy Debord Commentaires sur la Société du Spectacle, thèse XXIV, 1988, Éditions Gérard Lebovici

Un éclairage concis de Gianfranco Sanguinetti, à partir du matérialisme historique, sur la compréhension de l'Inquisition jusqu'à sa forme contemporaine : la Mafia.

Paradoxalement, le pape fut le premier – sinon le seul – à tirer profit de l’expulsion des Juifs de Sicile et d’Espagne. Non point qu’il ait été plus libéral, comme le dit La Lumia, mais parce que plus calculateur que le roi très catholique. Ce pape n’était autre qu’Alexandre VI, c’est-à-dire Roderigo Borgia, père de César, dont l’élection avait eu lieu en cette fameuse année 1492. Il était lourdement endetté par l’achat des voix nécessaires à son accession au Saint-Siège. Un pape qui soutint l’expulsion des Juifs, pour aussitôt bénéficier de leur présence en les accueillant dans ses États, entamait son pontificat par un chef-d’œuvre de politique économique, digne de l’admiration de Machiavel.

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En 1487, à la vieille Inquisition papale succéda la toute-puissante Inquisition espagnole, qui allait sévir pendant trois siècles. Son évolution montre que l’objet de ses attentions toutes particulières, de politico-religieux, devint bien vite politico-économique.

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C’est de l’or que pourchassait l’Inquisition, non des hérétiques. Après l’expulsion de ses principales victimes, elle ne changea ni de but ni de méthodes : seulement de cible. D’année en année, de siècle en siècle, le tribunal du Saint-Office était devenu une puissance économique, un “État dans l’État” ainsi que l’écrit Santi Correnti, qui reprend la thèse de Helmut G. Koenigsberger. On voit à partir de ce processus, se profiler la physionomie de la Mafia qui prit la relève de ces pratiques.

L’Inquisition fut supprimée en 1782. Mais ses méthodes pour se procurer de l’argent, dont tant de siècles avaient prouvé l’efficacité, étaient si ancrées désormais dans les murs et les habitudes de ceux qui les pratiquaient comme de ceux qui les subissaient, qu’elles ne purent plus en être extirpées.

La Mafia qui, dans la seconde moitié du XXème siècle, a atteint son apogée en Italie, ne pouvait que se propager partout, du Japon aux débris de l’Union soviétique : elle est la fille légitime de l’ancienne Inquisition sicilienne. Aussi, cinq siècles plus tard, l’histoire de l’expulsion des Juifs de Sicile reste un précédent qui projette sa sinistre lumière sur bien des épisodes de la chronique contemporaine.

“La Sicile est la clef pour comprendre l’Italie”, écrivait Goethe. On peut ajouter aujourd’hui qu’elle est la clef pour comprendre certains phénomènes autrement inexplicables du monde actuel. Par une ironie de l’Histoire, cette île, envahie pendant des milliers d’années, semble prendre sa revanche : elle répand dans le monde entier l’exemple bien éprouvé d’un pouvoir illégal avec lequel tout pouvoir légal s’accommode toujours et partout.

Gianfranco Sanguinetti De l’Inquisition sicilienne à la mafia moderne in Isidoro La Lumia, Histoire de l’expulsion des Juifs de Sicile 1492, Editions Allia 2015, p. 9 - 12

« Bien creusé, vieille taupe ! »